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Ars - Le musée Jules Perrier
Jules Perrier, membre de la Commune de Paris en 1871, lègue à sa mort en 1904 sa maison natale d’Ars-en-Ré pour y abriter un musée communal accueillant ses collections privées éclectiques. Des tableaux de Gustave Courbet, William Barbotin et d’artistes suisses y seront exposés pendant 40 ans parmi les 1 000 objets présentés.

Portrait de Jules Perrier (DR, McCormick Library of Special Collections, Northwestern University Library)Jules Perrier est né à Ars-en-Ré, le 16 septembre 1837, où il passe la première partie de sa vie. Il monte à Paris arrivé à l’âge adulte pour y ouvrir un magasin de nouveautés. Après la guerre franco-prussienne de 1870, il est au cœur des évènements lors de la proclamation de la Commune de Paris en 1871 en tant que capitaine de la garde nationale. De cette époque, il conserve toute sa vie de nombreuses amitiés parmi les communards et les anarchistes dont de nombreux artistes partagent les idées. Il échappe à la répression de l’insurrection parisienne en se réfugiant en Suisse, à Genève. Il y exploite dans la rue Centrale un commerce de tissus et demeure au 4 rue des Terreaux du Temple. Il reste fidèle à ses convictions et continue de fréquenter d’anciens communards et anarchistes comme le géographe Elisée Reclus, futur beau-père de l’artiste rhétais William Barbotin. Jules Perrier voue une telle dévotion à cette expérience communarde qu’il collecte plusieurs milliers de livres, journaux, photographies, correspondances, caricatures des événements de 1871.
Après l’amnistie de 1880 qui autorise le retour des anciens communards en France, Jules Perrier revient régulièrement sur l’île de Ré dans sa maison familiale d’Ars située place de la Chapelle. Il décide alors de la restaurer. Ces voyages sur l’île sont aussi l’occasion pour lui de retrouver le mouvement anarchiste de l’île comme ses amis, Elisée Reclus et William Barbotin. Jules Perrier s’éteint à Genève en novembre 1904 mais n’oublie pas sa commune natale en lui laissant un legs important. En mai 1905, le maire d’Ars donne lecture à son conseil municipal des clauses de ce legs. «Je lègue à ma chère commune d’Ars-en-Ré une maison y située, ainsi que mes meubles et bibelots, tableaux, aquarelles, gravures, eaux-fortes, dessins, albums, crayons et photographies qui s’y trouvent actuellement et ceux que je possède à Genève. Il sera constitué de ce legs un musée qui portera le nom de Musée communal d’Ars-en-Ré offert par Jules Perrier à ses concitoyens. […] William Barbotin aura la direction du musée Jules Perrier. Mes cendres seront déposées au cimetière d’Ars-en-Ré s’il n’est pas possible de les faire reposer à l’intérieur du musée.»

La façade du musée Jules Perrier, place de la Chapelle, au début du XXe siècle. (Archives départementales de Charente-Maritime, fonds Bergevin 12 Fi)Le conseil municipal est touché et reconnaissant des dernières volontés de Jules Perrier. «Ayant quitté depuis longtemps le pays, avec pourtant des retours périodiques qui faisaient la joie de ses amis, il a voulu qu’après lui, son nom survive dans sa commune natale, et que la collection d’art qu’il avait, tout au long d’une vie de labeur, recueillie à grand-peine, vint témoigner pour toujours à ses compatriotes combien, loin d’eux, il avait conservé leur souvenir.» Cependant, étant donné l’état précaire des finances communales, la commune «ne peut accepter le legs qu’à condition expresse qu’il n’y aura absolument aucun frais à faire, ni dans le présent, ni dans l’avenir pour la réalisation et l’entretien du musée». Jules Perrier avait tout prévu pour son musée à titre posthume, transport, aménagement et conservation même si quelques difficultés liées au paiement des frais de mutation ont retardé la mise en place du musée.

Gustave Courbet, Ferdinand Hodler exposés à Ars

Le 2 octobre 1907, les cendres de Jules Perrier sont déposées dans un cinéraire en clef de porte dans son musée. Un récolement des collections est effectué et l’ensemble est alors estimé à 18 000 francs de l'époque (64 000 euros aujourd’hui). L’ouverture du musée a lieu en août 1908. Un arrêté municipal rappelle que «le musée appartenant à tous les habitants de la commune, tous ont le plus grand intérêt à sa bonne conservation et le maire s’en remet à cet égard à la conscience publique» tout en rappelant aussi qu’«il est interdit de fumer dans l’intérieur du musée et de cracher par terre». 960 articles –tableaux, lithographies, gravures, dessins, sculptures, albums de collections photographiques et historiques – sont recensés dans un catalogue du musée paru en 1908. De nombreux tableaux d’amis et proches du mouvement anarchique figurent dans la collection, dont cinq tableaux de Gustave Courbet, des toiles de William Barbotin mais aussi des œuvres de Jean-Baptiste Corot. Au cours de ses années passées à Genève, Jules Perrier a acheté des toiles d’artistes locaux suisses tels Léon Gaud, Jules Gaud, Pierre Pignolat, Louis Rheiner ou Ferdinand Hodler, artistes aujourd’hui reconnus.

Une salle d’exposition de la collection de Jules Perrier au musée. (Archives départementales de Charente-Maritime, fonds Claude Aubineau, 78 Fi)L’état du bâtiment suscite rapidement des craintes et ce avant même l’ouverture officielle du musée. Des problèmes d’étanchéité et de façades sont signalés. Au fil des ans le musée se dégrade en dépit de la bonne volonté de la commune qui peine à l’entretenir en raison de ses ressources limitées. «Ce musée est une véritable plaie municipale. Vers 1932, il était dans un état lamentable, menaçant ruine.» La commune le restaure alors et remet les collections en ordre. Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les tableaux et autres gravures sont décrochés et remisés. Mais le musée n’est pas épargné par l’occupation allemande. En effet, «les canons à longue portée de la batterie voisine dite de Karola ont ébranlé à chacun de leurs tirs les verrières et la toiture», rappelle le maire d’Ars-en-Ré au préfet dans un courrier en 1948, et poursuit, «la verrière de la toiture reste ébranlée, il pleut dans ce musée comme dehors… Bref ce musée est en tel état de délabrement que j’ai interdit cette année les visites. J’ai honte d’y faire entrer les visiteurs.» Le maire s’enquiert aussi de l’intérêt artistique des collections auprès du directeur des musées de France en 1948 qui lui répond : «Sauf examen plus approfondi des pièces une à une, votre musée est bien comme vous l’ont dit plusieurs amateurs éclairés une masse sans intérêt de toiles au-dessous du médiocre indûment parées du nom de grands artistes avec lesquels elles n’ont que de très lointains rapports». De ce fait, le directeur des musées de France ne verrait pas «d’inconvénient à la fermeture du musée sous condition qu’il soit procédé à un examen méthodique et détaillé de toutes les pièces et que celles que nous désignerions seraient déposées dans les musées d’autres villes, avec une étiquette indiquant la possession de la commune d’Ars et le nom du donateur».
La fermeture du musée est alors prononcée. Une vente aux enchères publiques des œuvres d’art encore présentes au musée a eu lieu en septembre 1952 pour un montant de 149 430 F soit 2 900 euros actuels. Les 166 lots vendus avaient une valeur 22 fois inférieure à l’estimation de 1908. Il semble alors évident que certaines pièces ont disparu entre l’inventaire testamentaire de 1904 et la vente quarante ans plus tard.

En faire une salle des fêtes

Immeuble actuel sur l’emplacement de l’ancien musée. (C. Bertaud)En décembre 1948, le maire sollicite alors auprès du préfet le changement d’affectation de l’immeuble. «Si la commune se désintéresse des collections elles-mêmes, il n’en va pas de même de l’immeuble dont nous désirerions conserver la propriété pour en faire une salle des fêtes.» Mais les clauses du testament initial de Jules Perrier sont un obstacle à la reconversion du bâtiment. Dès lors, il ne reste plus qu’une solution, la vente du bâtiment en accord avec le légataire universel. En 1950, les premières discussions s’engagent. La municipalité et le légataire trouvent un arrangement en 1952 sur les conditions dont les principales sont la moitié de la vente brute au légataire, le transfert aux frais de la commune des cendres de M. Perrier dans une concession au cimetière et que la place de la Chapelle où est situé le musée soit rebaptisée place Perrier. En 1954, l’administration des PTT se rapproche de la mairie afin d’y installer un bureau de poste. Le projet est abandonné l’année suivante. Las d’attendre des acquéreurs potentiels, la commune modifie sa décision de 1952 et procède alors à la vente de l’immeuble en décembre 1955 par adjudication publique. La moitié de la somme est alors reversée au légataire universel du legs Jules Perrier.

La maison natale de Jules Perrier est toujours visible aujourd’hui au 11 place de la Chapelle. Cependant seule la porte en bois et une partie de la façade sont les traces visibles du musée qu’avait offert un communard et anarchiste arsais à ses concitoyens au début du XXe siècle.

 Christophe Bertaud

 
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