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Saint-Clément - Cette petite tour à l'ombre du phare
A la pointe nord-ouest de l'île, le phare des Baleines attire chaque année des milliers de visiteurs. Juste à côté de ce haut lieu touristique s'élève une tour méconnue, longtemps abandonnée et recouverte de lierre. Restaurée en 2006 et 2007 par les Compagnons de Saint-Jacques, elle a retrouvé son aspect d'origine.Visite exclusive d'un monument du XVIIe siècle qui, pour le moment, reste fermé au public.

Les gens du pays l’appellent la vieille tour, le vieux phare, la tour fanal, la tour des baleines. Derrière ces noms se cache le deuxième plus ancien phare de France après celui de Cordouan. Achevée en 1682 sous l'ordre du célèbre architecte Vauban, en plein règne de Louis XIV, la tour, haute de 24 mètres, a alors un objectif principal : défendre les côtes charentaises contre d'éventuelles invasions, notamment anglaises. Elle fait partie d'un véritable mur de l'Atlantique avant l'heure érigé pour empêcher l'ennemi de s'approcher du nouveau port militaire de Rochefort, aménagé en 1666.

La construction de la tour n'a pas été une mince affaire. La pierre, très blanche, a été extraite des carrières de Saint-Savinien, sur les bords de la Charente. Le chargement est arrivé par bateau au port de Saint-Martin ou celui d’Ars. On imagine aisément le travail que cela a dû demander, au milieu du XVIIe siècle, pour acheminer en charrettes les blocs de pierre jusqu’au bout de l’île ! Il a fallu trois ans pour l’édifier. Tout autour du bâtiment, il n’y avait ni routes ni constructions pour y accéder, il fallait emprunter des petits chemins entourés de vignes.

L'édifice était un fantastique observatoire militaire. Les gens du village, recrutés par l’Etat, organisaient un tour de garde. Faiblement rémunérés, parfois pas du tout, ils étaient quelque peu oubliés, au bout du monde… La tour était aussi un phare, qui permettait aux marins d'éviter les récifs tout proches. Un feu brûlait au sommet, allumé tous les soirs et éteint tous les matins. Pour l’alimenter, au fil du temps, les combustibles disponibles ont évolué : du bois qu’il fallait charrier, de l’huile animale (baleine, poisson), de l’huile végétale (colza, rabette, olive ), du charbon de terre… Mais ils n’apportaient pas une visibilité suffisante, surtout l'hiver, lorsque la brume et le brouillard s'en mêlaient. Un dôme en pierre abritait le feu, mais ses vitraux s’encrassaient ; la source lumineuse n’était pas optimale pour les navigateurs au large. Rude vie… De 1793 à 1838, cent vingt-cinq naufrages ont été recensés, quatre cent soixante personnes se sont noyées : en février 1795, la corvette l’Intrépide s’est perdue corps et biens, un mois plus tard la flûte Washington connut le même sort. En septembre 1838, la Désirée a fait naufrage, en 1841 c’est le tour de la Sainte-Anne. En 1846, la construction du phare des Baleines a été décidée, permettant une bien meilleure signalisation. Il s’est donc substitué à la tour qui alors a été quasiment abandonnée et ignorée, malgré son classement comme monument historique en 1904.

L'édifice vaut pourtant le détour. De l’extérieur, le renflement de l’escalier intérieur, à vis, en bois, est bien visible. Les murs sont épais. L’intérieur est divisé en quatre niveaux. Au rez-de-chaussée, on découvre une grande pièce avec une magnifique voûte qui apporte la résistance à tout le bâtiment. Le premier et le deuxième étages servaient de logement aux deux (ou trois) gardiens ; au premier, une vaste et haute cheminée leur permettait de se chauffer. Son conduit de près de vingt mètres s’ouvre au sommet de la tour. Au sol, un superbe dallage en circonférence. Sur les murs, des inscriptions, des dates, des dessins de bateaux, souvenirs de longues soirées passées par le gardien, seul, à surveiller la tour…

Les fenêtres sont étroites mais permettent déjà de découvrir la perspective de l’horizon sur la mer. Encore un étage et, après 112 marches au total, on accède à l’air libre ! En haut, le vent est vif, et on se trouve presque en à pic sur la mer, avec le sentiment d'être à la proue de l'île de Ré.

La tour se situe sur la route de migration des oiseaux. L’écluse de Moufette, la proximité du phare des Baleines, les villages de Saint-Clément, le clocher d’Ars, les jardins autour du phare, et la mer de chaque coté...

La tour avait été construite à 30 mètres en retrait de la mer. Une digue l’entourait, le long de laquelle les charrettes pouvaient circuler. Aujourd’hui, l’eau est toute proche. Vue d'en haut, la digue se distingue bien. Construite en 1725, elle a été une des toutes premières édifiées dans l’île. Elle protégeait les magasins attenants dans lesquels étaient entreposés les huiles et le charbon. Ces bâtiments ont ensuite abrité l’école des gardiens de phare. Elle est pour partie ensevelie sous le sable et les herbes, mais son dessin est assez net. Elle devrait, à terme, être dégagée et restaurée pour retrouver son tracé d’origine. La tour ayant été occupée par les Allemands lors de la dernière guerre, ils y ont aussi laissé des traces : des noms sont inscrits sur des plaques de zinc posées sur le plat des murs d’enceinte. Il reste également des sculptures de visages dans la pierre. «Cette tour reflète en quelque sorte l’histoire de France», déclare Alex Pichon, chef d’équipe au phare des Baleines, passionné par ce sujet depuis de nombreuses années.


Maryline Bompard

 
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