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Le Bois-Plage - L’installation de Marguerite-Marie
Marguerite-Marie est une figure locale de la commune. Si elle se montre rarement, elle se fait régulièrement entendre. A l’occasion des fêtes de Pâques, elle se rend en voyage en Italie mais revient dès le dimanche pour le plus grand bonheur de tous les habitants et reprend son service. Le temps est ainsi rythmé pour Marguerite-Marie... la cloche de l’église. Par Christophe Bertaud

La tradition dL’église du Bois et son clocher où se trouve la cloche Marguerite-Marie autour de 1900 (Collection musée Ernest-Cognacq de Saint-Martin-de-Ré)es cloches de Pâques remonte au VIIe siècle. A cette époque, l’Eglise interdit de sonner les cloches en signe de deuil entre le jeudi Saint et le dimanche de Pâques afin de commémorer le temps qui s’écoule entre la mort du Christ et sa résurrection. Dans certains pays catholiques, et particulièrement en France, l’histoire dit que les cloches partent le soir du jeudi Saint pour Rome où le pape les bénit. Le matin de Pâques, les cloches annoncent leur retour en carillonnant, célébrant ainsi la joie de la résurrection du Christ. A Rome, elles se chargent d’œufs de Pâques qu’elles répandent à leur retour dans les jardins. Les enfants vont alors les chercher. Pour le voyage, les cloches se munissent d’une paire d’ailes, de rubans ou sont transportées sur un char.

La fêlure d’Henriette

Durant tout le xixe siècle et pendant plus de cent trente-cinq années, c’est Henriette, la cloche de l’église de la commune, qui rythme le quotidien du village. Elle a été ainsi prénommée à l’occasion de son baptême qui est en fait une bénédiction religieuse consacrant la cloche à des usages sacrés. L’analogie au baptême humain tient dans l’attribution d’un prénom et la désignation d’un parrain et d’une marraine. Henriette conserve gravée sur sa robe (partie extérieure courbée de la cloche) la mémoire de cette cérémonie et de ses principaux acteurs : «Ay été nommée Henriette par Msr Louis de Barin, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, lieutenant pour le Roy en la place de cette Isle et Dame Anne Henriette Foucault. Curé Mire Charles Jean Pinnelière Ptre Docteur en Théologie. Mr Etienne Nicolleau desservant. Fabriqueurs Mrs Jean Cognac. E. Lavouzelle m’a faite à La Rochelle l’an 1768.» Malheureusement, le 19 mai 1903, la vieille servante se fêle et devient inutilisable. Il faut alors penser à refondre et remplacer Henriette.

Le battant suspendu à l’intérieur de la cloche et frappant ses parois intérieures (photo C. Bertaud).Le Conseil de fabrique1 vote le 30 mai une subvention de cinquante francs pour une nouvelle cloche. Le 31 mai, le curé du Bois demande au conseil municipal son concours financier. Ce dernier alloue alors une somme de 280 francs au Conseil de fabrique pour la refonte ou l’acquisition d’une nouvelle cloche. Le produit de quêtes faites spécialement pour la cloche de l’église par le curé à partir du 1er juin rapporte cent cinquante francs. La somme totale réunie soit 480 francs correspond exactement au devis qui a été présenté par Amédée Bollée2 spécialiste de grosses cloches de la société A l’accord parfait, fonderie de Saint-Loup près d’Orléans. La fonderie Bollée propose au Conseil de fabrique une cloche «La» de 0,875 m de diamètre pesant 310 kg.

Le projet est validé par l’ensemble des parties mais le préfet fait remarquer au maire que si «la dépense dont il s’agit incombe en principe à la Fabrique, la cloche n’en doit pas moins rester la propriété de la commune qui contribue pour une large part dans son acquisition. Il importe donc que cette acquisition et les travaux d’installation soient effectués directement par les soins de votre administration» et que «cette installation ne nuira pas à la solidité de l’édifice». L’agent voyer du canton de Saint-Martin (l’officier préposé à l’entretien des voies publiques et des constructions), Fernand Guilbaud, examine pour la commune les maçonneries, la charpente et le beffroi du clocher de l’église. Il certifie que «ces ouvrages peuvent supporter la nouvelle cloche dont l’installation n’est pas de nature à nuire à la solidité de l’édifice».
Mais la nouvelle cloche ne peut rejoindre son clocher sans avoir été préalablement baptisée. Cette cérémonie de la bénédiction de la cloche est programmée le 12 juillet 1903 dans l’église de la paroisse. Une annonce de l’évènement est faite et des affiches qualifiées de «très artistiques, dues au talent d’un curé de l’île de Ré» sont placardées aux portes de l’ensemble des églises rhétaises. Nous avons le compte rendu de cette bénédiction qui est décrite par un certain Miror-Magis dans le Bulletin religieux du diocèse de Saintes et de La Rochelle. Cette cérémonie est assez rare quand on pense à la durée de vie d’une cloche. Toute la population de la paroisse et des environs s’est donné rendez-vous en ce dimanche 12 juillet 1903. Tout est fait pour accueillir un public nombreux ; «des trains spéciaux ou réguliers avaient amené des centaines de fidèles de tous les points de l’île». Près de deux mille personnes assistent à la cérémonie, entassées dans la petite église du Bois-Plage ou débordant sur la place. Commence alors la célébration à 15h par le chant des vêpres. Puis, après le Magnificat, le vicaire général Jourdan monte en chaire pour s’adresser à son auditoire. Il retrace l’histoire des cloches et en montre le pieux symbolisme. «Il semble que le fondeur leur ait donné une sorte d’âme, qui chante, pleure, gémit et parle comme la nôtre. Et cette âme, compagne de la nôtre, redit nos joies et nos tristesses. Elles carillonnent joyeusement au baptême, à la première communion, au mariage… Elles pleurent les agonies, elles tintent lugubrement le glas des morts… Elles prient Dieu d’écarter les tempêtes… Voix puissante de la patrie, elles sonnent le tocsin, comme en l’année terrible… Elles annoncent et chantent les victoires…» Dans le chœur repose la cloche installée par A. Bollée sur un portique gracieusement décoré. Des banderoles écrites en latin sont tendues et rappellent ses fonctions, «Laudo Deum Verum, plebem voco». L’expression entière «Laudo Deum verum, plebem voco, congrego coetum, defunctos ploro, pestem fugo, festa decoro», qui se traduit par «je loue le Dieu véritable, j’appelle le peuple, je rassemble les fidèles, je pleure les défunts, je chasse la peste, j’embellis les fêtes», est gravée sur la cloche. Cette phrase, assez commune dans les inscriptions campanaires3, évoque clairement l’importance qu’avait la cloche dans la vie d’un village et de ses habitants.
Avant de descendre de sa chaire, le vicaire général adresse des félicitations au curé du Bois qui «depuis 12 ans, en véritable apôtre, en soldat du Christ, fait tous ses efforts pour empêcher le mal toujours grossissant et semer le bien dans un sol parfois aride». La fanfare Sainte-Cécile placée près du sanctuaire et le chœur des chanteuses à la tribune se relaient «pour nous faire entendre de la belle musique» écrit le journaliste. Puis, ce sera le tour des élèves des Sœurs de la Charité qui, sous la direction de leurs maîtresses, entonneront un chant, une de leurs dernières sorties avant le départ des religieuses de la paroisse.

Marguerite-Marie succède à Henriette

La bénédiction de la cloche commence alors. Comme pour un baptême humain, son parrain et sa marraine se tiennent près d’elle. Il s’agit de M. Vincent Caillet et de Mme Phelippot. Ils ont appelé leur filleule d’airain «Marguerite-Marie». Vincent Caillet est l’ancien maire du Bois-Plage (entre 1880 et 1881) et le président de la Fabrique. La cérémonie continue. La cloche fait entendre ses premiers sons, «sa voix argentine». La fanfare entonne le cantique traditionnel Cloche sonore et «la foule tout entière le chante avec enthousiasme. C’est beau ! C’est grandiose ! Nulle part les assistants chantent comme dans l’île de Ré», s’enthousiasme également le journaliste. Il rend alors hommage à MM. Hamonic et Papon qui dirigent les chœurs. Le baptême se termine et, comme c’est un baptême, une pluie de dragées tombe sur les personnes présentes. L’auteur de l’article paru dans le Bulletin religieux remercie le curé et les différents bienfaiteurs mais surtout le conseil municipal «qui, dans cette circonstance, a donné une preuve de son esprit de justice, de religion et de paix sociale, en participant pour les trois cinquièmes dans l’achat de cette cloche». Le journal L’Echo Rochelais du mercredi 15 juillet 1903 rend également compte de l’évènement et note que «de nombreuses personnes venues de tous les points de l’île ont assisté à cette cérémonie au cours de laquelle la Sainte-Cécile s’est agréablement fait entendre».
Le nom de la cloche, Marguerite-Marie apparaît sur la cassure de la cloche (photo C. Bertaud).Les détails du baptême sont repris et gravés sur cinq lignes sur la robe de la cloche et demeurent un témoignage visible de cette journée : «L’an du seigneur 1903, le 12 juillet sous les pontificats de s. saintete VS.G. Emile le camus, evêque de La Rochelle et Saintes, j’ai été beni par l’Abbé Jourdan, Vic. Gen. assisté de l’abbé Guerin curé de la paroisse Parain Vincent Caillet Prest de la fabrique et pour marraine Marie Phelippot Maire Clément Bourget, fabriciens, J. Henry, e. chemineau, P.Sourisseau». D’autres détails de son identité sont évoqués, «je me nomme Marguerite-Marie», «je sonne le La et pèse 310 kilos».
Les jours suivant la bénédiction, la cloche est installée dans le clocher. Elle est montée par le dehors de l’église afin de ne pas déranger l’horloge dont le seul cadran de façade est arrêté pendant les trois jours que durent les travaux. Désormais, Marguerite-Marie peut faire entendre son tintement mais suivant un usage réglementé par les instances religieuses mais également civiles. En effet, depuis le 20 décembre 1884, il existe un règlement sur les sonneries des cloches signé par le préfet et l’évêque concernant les sonneries religieuses mais aussi civiles. «Le curé ou desservant ou en son absence le vicaire de la paroisse aura seul le droit de faire sonner les cloches de l’église pour les offices, prières publiques et autres exercices religieux approuvés par l’évêque diocésain», rappelle l’article premier. Cependant le maire ou son délégué a le droit de faire sonner les cloches pour annoncer le passage officiel du président de la République, la veille de la fête nationale ou autres fêtes locales ou bien pour rassembler la population si la nécessité s’impose.

Ainsi, depuis maintenant plus d’un siècle, Marguerite-Marie rythme la vie ordinaire dans la commune, installée au sommet du clocher. Tous ont l’habitude de l’entendre, mais combien savent que cette présence familière est une vieille dame qui répond au doux prénom de Marguerite-Marie ?

(1) La Fabrique désigne au sein d’une communauté paroissiale catholique un ensemble de personnes nommées pour assurer la responsabilité de la collecte et l’administration des fonds et revenus nécessaires à la construction puis l’entretien des édifices religieux et du mobilier de la paroisse. Les fabriques sont supprimées par la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905.
(2) Fondeurs ambulants de cloches depuis 1715, la famille Bollée s’installe près d’Orléans en 1838. L’entreprise familiale est toujours en activité et son actuel responsable Dominique Bollée représente la 8e génération de maître Saintier (fondeur de cloches sous l’Ancien Régime). Cette entreprise a fondu plus de 40 000 cloches depuis son origine.
(3) Désigne ce qui est relatif aux cloches.

 

 
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