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Frelons asiatiques : ils arrivent dare-dare
Apparus dans le département en 2007, les frelons asiatiques et leurs nids spectaculaires se multiplient. Véritables bêtes noires des abeilles, ces insectes peuvent, dans certaines conditions, s’avérer dangereux pour l’homme.
Une reine de frelon asiatique, le 3 avril 2009 à Saint-Palais-sur-Mer. Photo Thierry MarionEn 2009 après J.-C., toute la Charente-Maritime est occupée. Toute ? Non. Une île résiste encore et toujours aux envahisseurs. Il s’agit de l’île de Ré et les conquérants ont un nom latin, Vespa velutina nigrithorax. Ce sont les frelons asiatiques.
Originaires de Chine, ils auraient débarqué en France en 2003. Selon une des hypothèses les plus plausibles, deux ou trois reines en hibernation ont voyagé clandestinement dans un chargement de pots chinois du Yunnan (sud du pays) commandés par un horticulteur de la région de Tonneins, dans le Lot-et-Garonne. En 2004, il observe deux nids à côté de sa propriété. L’année suivante, on signale un autre nid à vingt kilomètres de là, à Tombebœuf, à l’entomologiste Claire Villemant, du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Elle s’aperçoit qu’il s’agit de frelons asiatiques. «En juin 2006, nous avons alerté le ministère de l’Environnement des risques pour les ruches : en effet, cet insecte se nourrit surtout d’abeilles. Je pensais qu’il fallait prévenir les pompiers afin de détruire les nids qui seraient signalés. Mais le ministère n’a pas jugé bon d’intervenir.» Fin 2006, tout le Lot-et-Garonne est touché, ainsi que les départements limitrophes. Depuis, les frelons asiatiques ont conquis le Sud-Ouest de façon fulgurante. On les retrouve désormais du Gard aux Pyrénées-Atlantiques, de la Haute-Garonne aux Deux-Sèvres. Et ils progressent, chaque année, d’une centaine de kilomètres.

Cours d’eau et grands arbres

«Ils sont apparus dans le sud de la Charente-Maritime dès 2007, et en 2008 ils se sont multipliés, puisque nous avons détruit autant de nids de frelons asiatiques que de nids de frelons européens, affirme Thierry Marion, dont l’entreprise de désinsectisation est basée à Royan. Ils avancent le long des cours d’eau. Dans le département, les zones les plus envahies sont situées près de la Gironde, de la Charente et de la Seudre, comme c’est le cas de Saujon.»
A Saujon, justement, un apiculteur, Michel Duret, a fait les frais des nouveaux prédateurs. Son jardin jouxte la Seudre. C’est là, au bord de la rivière, qu’il avait placé ses ruches. «Elles ont été attaquées fin août 2008, raconte-t-il. Autour d’ici, dans un rayon d’un à deux kilomètres, une vingtaine de nids de frelons asiatiques s’étaient installés.» Il décrit les assauts : «Un frelon se met en vol stationnaire, repère une abeille, fonce dessus, la tue, enlève les ailes, la tête, garde le thorax – la partie avec des muscles – et l’emmène dans son nid pour nourrir ses larves. Ils éliminent les gardiennes en une journée, ensuite ils entrent à l’intérieur et emmènent les larves d’abeilles. Sur quinze ruches, dix étaient irrécupérables.»
Le récit fait frémir les apiculteurs de l’île de Ré, pour l’instant épargnés. «Je n’ai pas encore vu de frelons asiatiques près de mes abeilles», confirme Aude Chupin, de Rivedoux, qui exploite des ruches dans tous les villages de l’île. «Les frelons peuvent être freinés par les obstacles naturels comme la mer », explique Claire Villemant. Oléron est également peu concernée pour le moment, même si quelques nids y ont été détectés. Sur Ré, le fait qu’il n’y ait pas de cours d’eau douce pourrait également limiter l’implantation des bestioles. Mais ce n’est probablement qu’une question de temps. Car l’île est cernée. La Rochelle et le sud de la Vendée sont déjà touchés. A Charron, Christian Giraudet, président du syndicat apicole départemental, a observé la bête pour la première fois l’année dernière. «Et j’ai capturé quelques reines ce printemps, en mars», affirme-t-il. Partout en Charente-Maritime, des nids ont été repérés dans des grands arbres à la fin de l’automne, à la chute des feuilles, alors qu’ils étaient abandonnés. Ronds ou ovales, mesurant parfois plus d’un mètre de haut sur 80 cm de diamètre, ils pouvaient culminer à 20 ou 30 m du sol. Les personnes qui les décrochaient s’étonnaient de la solidité de leurs parois, constituées d’une sorte de carton, et des milliers d’alvéoles à l’intérieur.

Défense farouche

«La préfecture doit allouer un budget aux pompiers pour qu’ils détruisent les nids avant septembre !», clame Michel Duret. C’est d’ailleurs ce que demande le syndicat apicole départemental. Mais la préfecture s’y refuse. «Cet insecte ne présente pas de danger particulier pour les habitants, explique Yves de Roquefeuil, directeur de cabinet du préfet Henri Masse. Ce sont donc des sociétés spécialisées qui doivent intervenir, et non les pompiers, sauf en cas de risque immédiat, de carence des sociétés privées, ou si les nids sont placés sur la voie publique.
Le frelon asiatique est-il vraiment «peu agressif envers l’homme» comme l’a écrit le préfet à tous les maires de Charente-Maritime le 11 décembre ? Oui… Sauf si on s’approche de sa colonie. «Dans ce cas, il est plus combatif, plus dangereux que le frelon européen, et il riposte en plus grand nombre, assure Thierry Marion. C’est d’autant plus délicat quand vous devez détruire un nid à 20 m de hauteur. A 5 mètres en dessous, ils sont déjà sur vous.» «Ils vous foncent dessus à plus de cent à la fois, témoigne Michel Duret. Quand je m’attaque à eux, je mets deux combinaisons d’apiculteur, au lieu d’une pour des frelons européens.» Conséquence : même bien équipés, les désinsectiseurs ne sont pas à l’abri, et les personnes allergiques risquent gros. «Un de mes employés s’est fait piquer, confie Thierry Marion. Il ne se sentait pas bien. Il est allé chez le médecin, et là il a fait un arrêt cardiaque. Il a pu être réanimé…» Un habitant de Nanteuil-Auriac-de-Bourziac, au nord de la Dordogne, n’a pas eu cette chance. Piqué à quatre reprises alors qu’il tondait sa pelouse, le 24 septembre 2008, cet homme de 44 ans n’a pas survécu à l’arrêt cardiaque. La niche de son chien abritait la colonie… «Ici aussi, on aura des morts ! prédit Michel Duret. Imaginez un enfant qui s’approche d’un nid sans le savoir !» Certes, 90 % des nids dits «matures», capables d’engendrer de nouvelles reines, sont situés en haut des arbres. Mais il en reste 10 % ailleurs. Sans compter que Vespa velutina a une drôle d’habitude : il lui arrive de déménager. Il peut créer un nid dans une haie, sous une toiture comme ce fut le cas à Dolus ou sur un balcon de HLM (à Saintes l’année dernière) puis, se sentant à l’étroit, faire ses cartons en août pour un grand chêne.

Bataille autour des pièges

Pour enrayer cette prolifération, les scientifiques étudient activement l’insecte. Même son ADN estUn nid découvert dans le Lot-et-Garonne, fin 2006. Photo Jean Haxaire passé au crible. Mais Claire Villemant n’est pas très optimiste : «Au nord de l’Inde et en Chine, il est en compétition avec plusieurs autres espèces de frelons. Il vit en équilibre avec son milieu. En France, il n’a pas de concurrents, à part le frelon européen. Et nos abeilles ne sont pas habituées à se défendre, comme c’est le cas pour les abeilles d’Asie qui forment une boule autour du frelon pour l’étouffer. Ici, il n’a presque aucun prédateur. En Chine, même les gens mangent les larves de frelons grillées, il paraît que ça a un goût de noisette.» Les apiculteurs ont une autre recette pour limiter la propagation : capturer les reines entre février et avril, lorsqu’elles sortent de leur refuge hivernal. La profession a fait campagne, dans les mairies et sur Internet, pour encourager la population à fabriquer des pièges avec une bouteille plastique coupée en deux, la partie avec le goulot placée en entonnoir à l’intérieur, l’autre remplie d’un mélange de bière et de sirop. Avec ce slogan : «Une reine attrapée, c’est un nid en moins.» L’initiative hérisse les entomologistes : «D’abord, une reine ne donne pas forcément un nid, réagit Claire Villemant. 90 % des reines en hibernation ne fonderont pas de colonie, parce qu’elles n’ont pas été fécondées, parce qu’elles mourront avant, etc. Ensuite, ces pièges à bière attrapent des insectes de toute sorte, même fin février. On peut ainsi tuer des papillons très rares. Je ne suis pas opposée au piégeage près des ruchers, ou près des nids de frelons identifiés, mais pas ailleurs.» L’Inra de Bordeaux planche sur un piège sélectif, qui ne capturerait que les reines de Vespa velutina, et qui pourrait être diffusé plus largement. En attendant, sans front uni contre lui, le frelon asiatique a tout du loup dans la bergerie. Parfaitement adapté au climat français, il peut continuer de proliférer et de boulotter des abeilles. Un souci de plus pour des apiculteurs déjà atteints par la mortalité des butineuses, due aux insecticides. Une seule profession fait son miel de l’invasion : les désinsectiseurs. «Pour nous, c’est un nouveau marché», convient Thierry Marion. Il s’apprête à embaucher deux personnes supplémentaires cette année.
 
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