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Les clochers peints de l’île
Dans la première moitié du xixe siècle, le service des Phares & Balises décide de peindre en blanc et en noir les clochers de l’île servant d’amers afin de les rendre plus apparents pour les navigateurs. Cette mesure perdure pendant plus d’un siècle avant le déclassement de l’ensemble des amers dans les années 50. Seule aujourd’hui la merveille d’Ars garde ses couleurs.
Certains clochers d’églises de l’île de Ré ont toujours servi aux marins de points remarquables par leurs dimensions et leur situation géographique pour les guider sur leur route et pour éviter les écueils. Le premier routier français (document de navigation) établi en 1676 par l’ingénieur Chevalier de Saint-Colombe porte sur les cartes les repères utiles aux navigateurs : alignements, détails de côtes, clochers, moulins. Ces repères fixes sur la côte, identifiables et identifiés, sont des amers très utiles pour les navigateurs. En 1697, l’évêque de La Rochelle demande l’entretien du clocher de l’église Saint-Etienne d’Ars car elle est «nécessaire même pour le service du roy, servant de balise aux vaisseaux». Cependant il faut attendre la création par Napoléon 1er le 7 mars 1806 d’un service spécifique à la Direction générale des Ponts & Chaussées, le bureau des Phares & Balises, pour s’occuper pleinement de la surveillance des phares, amers, et balises des côtes de France. Le premier travail du nouveau service consiste alors à dresser un tableau général de l’existant en France. Les informations concernant l’île de Ré se trouvent dans le «Mémoire descriptif des Phares, Fanaux, Feux, Balises et Amers existants dans le 5e arrondissement maritime depuis la baye de Bourg-Neuf jusques et compris l’embouchure de la Gironde», rédigé en décembre 1806. On peut y lire les indications suivantes concernant les amers de l’île de Ré : «Le clocher de Sainte-Marie sert d’indication pour l’entrée par le pertuis d’Antioche ; des ruines de l’église de Saint-Laurent de la Prée servant d’amer pour le mouillage des rades de La Pallisse et de La Flotte ; deux anciens pignons conservés à l’église paroissiale de la ville de Saint-Martin servant de remarque pour le mouillage des bâtiments dans la rade du nom ; enfin le clocher d’Ars, flèche en pierre, sert aux pilotes du lieu à éviter quelques écueils dans la partie du sud de l’île.»
Pour certains monuments, cette fonction et cette utilité publique leur ont permis à certaines époques troublées de l’histoire de France de ne pas être démolis et conservés. C’est ce que nous rappelle le Dr Kemmerer dans son Histoire de l’île de Ré publiée en 1868, à propos de l’église de Sainte-Marie-de-Ré. «Elle n’est sortie de toutes ces tourmentes qu’après avoir été spoliée, ruinée, brisée dans son architecture, trouée partout et si vacillante sur la base que dans le xviie siècle déjà, elle menaçait ruine. Le clocher avait toujours été respecté parce qu’il était rigoureux dans sa membrure et qu’il servait d’amer.»
L’amer de Saint-Laurent, plus connu sous le nom de l’abbaye Notre-Dame-de-Ré ou abbaye des Châteliers, a failli disparaître lors de la Révolution française sans le concours des Amis de la Liberté de La Flotte qui obtiennent que «la Nation en respecte les ruines, alors utiles à la navigation».  Après des premiers travaux d’entretien courant, une campagne pour la mise en état et le blanchissement des amers du quartier maritime de l’île de Ré est entreprise en 1821 sur «la tour des Baleines, le clocher de Sainte-Marie, Ars, la masure de Saint-Laurent et tourelles et anciens pignons de l’église de Saint-Martin».
Les amers étaient seulement blanchis puis la peinture noire est adoptée comme le rappelle l’ingénieur en chef de la Charente-Inférieure, M. Leclerc, en 1855 : «Tous les amers du département de la Charente-Inférieure étaient autrefois peints en blanc, mais sur la demande des navires, on a été obligé d’adapter l’emploi du blanc et du noir ensemble afin de les rendre apparents quel que soit le point du rivage sur lequel ils se projettent.» Louis Figuier, dans un des volumes Des merveilles de la science  éditées dans la seconde moitié du xixe, rappelle les raisons du choix des couleurs utilisées : «Une coloration des amers a été adoptée, fruit de l’expérience et de la pratique. Les amers qui se détachent sur le ciel ou sur quelque autre fond clair doivent être peints en noir ou en couleur foncée. Au contraire, les parties qui se détachent sur les terres, c’est-à-dire sur un fond sombre, doivent être peints en blanc.» Ces pratiques sont définitivement adoptées en France en 1855 suite à une enquête de la direction des Ponts & Chaussés du 27 janvier 1855 sur la coloration des amers et le balisage des côtes. L’ingénieur en chef de la Charente-Inférieure informe alors le ministre de l’utilisation des colorations appliquées dans le département le 19 juillet. Celui-ci, dans sa réponse du 16 août 1855, entérine le choix des couleurs utilisées dans la Charente-Inférieure : «Ma décision précitée prescrivant d’une manière formelle de maintenir le système actuel de colorisation des amers il n’y a pas de changement à introduire dans celui qui a été fort judicieusement adopté pour le littoral de votre département.»
L’entretien et les travaux de peinture sont du ressort du service des Phares & Balises que certaines communes sollicitent également pour l’entretien du clocher. C’est le cas en 1863 lorsque le maire de Sainte-Marie-de-Ré demande si «le service des Ponts & Chaussées veut coopérer dans la dépense qu’occasionnent les réparations du clocher de sa commune». La réponse du service des Phares, Balises & Amers rappelle alors le cadre général qui est applicable : «En principe, le classement d’un clocher au nombre des amers servant à la navigation n’entraîne en aucune façon la propriété de l’immeuble. Le clocher de Sainte-Marie n’est donc point une propriété commune comme le suppose M. le Maire mais l’Etat dans l’intérêt du commerce s’est réservé un simple droit de jouissance de la flèche. Or en général, l’usufruitier n’est tenu qu’aux réparations d’entretien de la portion dont il jouit et toutes les grosses réparations restent à la charge du propriétaire… Telle est la loi régulière applicable aux amers.»
En 1873, le service des Ponts & Chaussées est disposé à donner son aide pour la réparation de l’échafaudage intérieur de la flèche de l’église d’Ars-en-Ré car ce dernier est «indispensables pour faire le badigeonnage et l’entretien de la partie extérieure de la flèche du clocher d’Ars qui sert d’amer aux marins». Il avait par ailleurs subventionné les travaux d’installation de cet échafaudage en 1840 au motif que ce dernier devait «être établi pour toujours et servir aux ouvriers qui chaque année sont appelés pour le rejointement et le badigeon de cette flèche, destinés à la rendre plus apparente aux yeux des navigateurs». Après la Première Guerre mondiale, les différentes communes demandent à ce que les clochers soient repeints car, pendant la guerre, le badigeonnage des amers a été impossible du fait de la mobilisation des ouvriers spécialistes de ce travail. En février 1920, le sénateur Perreau demande ainsi que le clocher de l’église de Sainte-Marie-de-Ré soit repeint aussitôt que possible, son manque de visibilité constituant une gêne pour la navigation.
En juin 1946, Arthur Regreny, demeurant à Ars, est engagé pour la remise en état des quatre amers dont les travaux consistent en des rejointoiements reconnus nécessaires par l’ingénieur, le grattage de l’ancienne peinture et de l’ancien badigeon, la peinture en noir de la partie supérieure des amers et le badigeon au lait de chaux de la partie inférieure. Une précision sur le devis indique que «les surfaces à peindre et à badigeonner sont celles qui existaient primitivement et qui sont encore visibles». Le montant des travaux s’élève alors à 60 000 francs, équivalent à 5 400 E aujourd’hui. Nous n’avons pu retrouver de façon exacte à quel moment les amers de Sainte-Marie-de-Ré, de Saint-Martin-de-Ré et de l’abbaye ont été déclassés par le service des Phares & Balises mais on peut vraisemblablement le situer au début des années 50.

L’amer d’Ars déclassé en 1954

La seule certitude concerne le clocher d’Ars qui n’est plus officiellement un amer depuis son déclassement en 1954 suite aux changements sur l’état du balisage du littoral de la Charente-Maritime décidés par la direction des Phares & Balises. Dans un rapport de 1953, le service signale que «l’amer du clocher d’Ars est devenu inutile depuis le développement des aides radioélectriques à la navigation : les radiophares de la Coubre et les Baleines placent maintenant les navires avec assez de précisions à l’entrée du pertuis d’Antioche pour qu’on puisse se passer de l’observation de points remarquables à terre. L’entretien de l’amer du clocher d’Ars nécessite des peinturages fréquents et onéreux alors que cet établissement ne présente plus d’utilité. Il est actuellement le seul amer encore classé parmi les cinq qui existaient autrefois à l’île de Ré, les quatre autres ont été déclassés.»
Malgré ce déclassement et contrairement à ce qui s’est passé dans les autres communes de l’île de Ré, les Arsais ont voulu et pu conserver l’aspect de leur clocher. Il est notamment repeint dans les années 60 grâce aux dons recueillis lors d’une kermesse pour le maintien de sa coloration.
Ce clocher peint, destiné à l’origine comme tout amer à être un point visible facilement identifiable, reste aujourd’hui un point de repère très utile pour les plaisanciers mais aussi pour les terriens, notamment les cyclistes et les touristes pour s’orienter et se repérer sur l’île.
Au fil du temps, le clocher de l’église Saint-Etienne d’Ars-en-Ré est même devenu un des symboles picturaux de l’île au même titre que l’âne à culotte dans l’imaginaire touristique de Ré.
 
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