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Economie - La pomme de terre dans tous ses états
Grace à son label AOC, qu’elle fut la première à obtenir en France, la patate primeur de l’île de Ré bénéficie d’une vraie reconnaissance. C’était la condition sine qua non pour survivre, dans un contexte toujours plus concurrentiel. Zoom sur une des réussites rétaises.
La reconnaissance
 

En 1992, les producteurs entament les démarches pour faire reconnaître la pomme de terre de l’île de Ré. Trois options se présentent alors : le label Rouge, la marque commerciale, ou l’AOC1. «Ce qui lui correspondait le mieux, c’est l’AOC qui tient compte de l’attachement au terroir, du côté traditionnel et de la qualité gustative», explique Francis Bourriau, technicien commercial à la coopérative UniRé. La demande auprès de l’INAO a été déposée le 10 février 1993, pour une obtention de l’AOC en 1998. La délimitation de l’AOC concerne les dix communes de l’île, mais sur un secteur de seulement 960 hectares. Au final, seuls 140 hectares sont réellement cultivés, par 20 à 25 producteurs, soit 5 à 6 hectares en moyenne par personne. A noter que les producteurs cumulent la plupart du temps cette activité avec le maraîchage ou la viticulture. En 1993, il y avait 62 producteurs sur près de 312 hectares… L’île de Ré a été la première pomme de terre AOC en France. Elle a été rejointe, il y a quatre ans, par l’AOC pomme de terre primeur du Roussillon.
 
Ses spécificités
C’est une pomme de terre primeur, qui arrive tôt sur le marché, vers fin avril, au moment où il y a peu de concurrence à part les pommes de terre des îles comme Noirmoutier, ou celles du Maroc, d’Israël ou d’Espagne. Cette spécificité rétaise vient du sol et du microclimat, caractérisé par des hivers doux avec des températures de 3 °C ou 4 °C supérieures au continent et une durée d’ensoleillement plus importante. «La durée d’ensoleillement est du même ordre que sur la Côte d’Azur, et si le climat n’est pas sec, il n’est pas non plus trop humide», explique Francis Bourriau. De plus, les sols, très sableux, sont particulièrement filtrants et l’île est très ventée. Autant de critères qui «expriment les spécificités du terroir».
Au niveau du goût, cette pomme de terre douce est assez sucrée, avec des saveurs de «légumes printaniers évoquant l’artichaut ou l’asperge». «Plus on avance dans la saison, plus ces saveurs de légumes verts évoluent vers les fruits secs, avec des nuances de châtaignes ou de noisettes.» Sa texture est fine et non granuleuse, fondante et avec une chair ferme. On distingue deux variétés : l’Alcmaria, en avril-mai et la Charlotte, un peu plus tardive (mois de mai).
 
La production
Le label est contraignant au niveau des rendements à l’hectare, dont le seuil maximal est de 26 tonnes. Rappelons qu’en agriculture conventionnelle, les rendements sont de 30 à 40 tonnes. Pourtant, les producteurs AOC sont loin d’atteindre ce chiffre : en 2011, la coopérative a produit au total 1 835 tonnes, sur un périmètre de 137 hectares. Soit une moyenne de seulement… 13,5 tonnes ! La raison ? La maîtrise de l’irrigation, avec une interdiction de celle-ci après le 25 mai pour l’Alcmaria. Et des producteurs qui limitent eux-mêmes la «fertilisation» afin de satisfaire le consommateur. «La pomme de terre a été décrite au départ, notamment dans la presse, comme “la petite pomme de terre AOC de l’île de Ré” alors qu’elle était à l’origine d’un calibre moyen. Du coup, les consommateurs l’ont associée à tort à la grenaille, et nous avons été pris au piège. Depuis, nous densifions les plantations pour que les plantes s’auto-concurrencent et produisent un petit calibre.»
 
Les avantages de l’AOC
Plus que la reconnaissance, le label a aidé cette petite production à ne pas disparaître. «Ça a permis de garder cette production de niche et notre place sur le marché.» Pour le revenu des producteurs, cela n’a, à en croire Francis Bourriau, pas changé grand-chose. «Si on a gagné en renommée, l’AOC n’a pas permis aux producteurs d’augmenter leurs revenus.» Le prix moyen payé au producteur varie de 0,50 € à 0,60 € le kilo selon l’année, contre 0,30 € pour une pomme de terre courante. C’est donc deux fois plus, sauf que les coûts de production sont beaucoup plus élevés, et que les rendements sont très limités par rapport à d’autres régions productrices comme Noirmoutier…
 
La conjoncture
Cette année, la pomme de terre aura environ trois semaines de retard. Le froid a été une contrainte forte, et le gel a retardé les plantations de février. Maintenant, c’est la sécheresse qui inquiète. «Pour pousser, une plante a besoin d’eau. Or il n’a quasiment pas plu et il ne pleut toujours pas. Au final, la sécheresse est pire que l’an dernier», note le technicien. Certes, il y a des réserves d’eau à Saint-Clément (ancien marais salant reconverti en 1981 en bassin de stockage d’eau douce) et à Ars (récupération de l’eau de la station d’épuration dans des réservoirs tampons), mais dans les autres communes, l’arrosage dépend de la nappe phréatique de surface. Le projet de bassin d’irrigation entre Sainte-Marie et La Flotte, grâce à la récupération de l’eau de la station d’épuration, devrait à l’avenir régler en partie cette question.
Commercialement, le cours de la pomme de terre primeur répond avant tout à la loi de l’offre et de la demande, avec une forte concurrence entre les îles, et dépend aussi du cours de la pomme de terre de consommation courante (si celle-ci est en baisse, l’AOC s’oriente aussi à la baisse). Pour Francis Bourriau, les clignotants sont cette année à l’orange ou au rouge, car les cours de la patate sont bas. «Même si ce n’est pas rationnel, on observe souvent que les années d’élections présidentielles, ce n’est jamais très bon pour les productions de niche comme la nôtre.» Quant à l’export, il n’est aujourd’hui que très marginal. Des pays comme la Suède, le Danemark ou la Norvège, très friands de la pomme de terre de l’île de Ré il y a quelques années, n’importent plus. La faute au passage à l’euro, qui a augmenté son prix de 25% hors zone euro. L’an dernier, la République Tchèque a importé quelques pommes de terre AOC, mais 95% de la production est aujourd’hui écoulée en France, avec en majorité une vente dans les régions proches pour des impératifs de fraîcheur…
 
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