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Histoire - La courtisane devenue baronne de Ré
Madame de Tencin fut nonne, maîtresse de Philippe d’Orléans, initiatrice d’un des salons littéraires les plus courus de Paris... et obtint la baronnie de Saint-Martin au crépuscule de sa vie, en 1743. Dans son dernier ouvrage, Daniel Bernard dresse son portrait.
Alexandrine de Tencin naît le 27 avril 1682 dans une famille grenobloise catholique de petite noblesse. Benjamine d’une fratrie de cinq, elle est envoyée de force, à l’âge de 8 ans, au monastère royal de Montfleury, près de Grenoble, où elle passe les vingt-deux années suivantes… «Elle va se construire sur la haine de son père qui l’a envoyé au couvent, et sur celle des hommes en général», commente Daniel Bernard. Ne déclare-t-elle pas, dans un de ses ouvrages, qu’«on voit bien, à la façon dont il nous a traitées, que Dieu est un homme» ? Les filles envoyées au couvent sont préparées à deux fortunes différentes : entrer dans les ordres ou trouver un bon parti. Mais ce sont aussi des femmes cultivées. «Elles sont très expertes, et font des travaux pratiques avec les moinillons ou des professeurs envoyés par la Cour.» Toute la bonne société monte le week-end à l’abbaye pour fréquenter ces jeunes femmes belles et instruites. Dans ce début de XVIIIe siècle qui aboutira à la Révolution française, les couvents sont comme un écho de la ville, où la soif d’émancipation bouillonne. «La ville est le frottoir, et le couvent l’allumette, métaphorise l’auteur. Les femmes des couvents vont se révolter contre les carcans de la société.» Rejetant la vie monacale, celle qui est devenue «sœur Augustine» dénonce ses vœux à plusieurs reprises, mais elle devra attendre la mort de son père (1705) pour s’en libérer définitivement. Elle est relevée de ses vœux en 1712, année où elle s’installe à Paris chez sa sœur, Marie-Angélique de Ferriol d’Argental…  


A Paris, une femme de lettres... et de pouvoir


Alexandrine de Tencin est alors âgée de 30 ans. Grâce à sa culture, à son sens de la répartie et à son humour, elle s’intègre instantanément à la haute société parisienne, et noue ses premiers contacts parmi les invités de sa sœur. Symbole d’émancipation suprême, elle finit par emménager dans son propre appartement en 1717, rue Saint-Honoré. La même année, elle est une des premières femmes à ouvrir, chez elle, son salon littéraire. Elle y reçoit les plus grands noms de l’époque : Fontenelle, Marivaux, l’abbé Prevost, Duclos, Helvétius, Montesquieu, ainsi que des grands savants, diplomates, magistrats... Son appartement devient en quelques années une plaque tournante de la littérature française. Alexandrine de Tencin écrit elle-même plusieurs romans, dont certains obtiennent un grand succès. Mais son salon est aussi un lieu de pouvoir incontournable, et les relations qu’elle y tisse dépasse largement le cercle de la littérature.

Car Alexandrine de Tencin caresse un dessein secret : promouvoir coûte que coûte la carrière de son jeune frère Pierre-Paul, un petit curé insignifiant, et défier la gente masculine sur son propre terrain, comme pour se venger de ses vingt-deux années passées au couvent… Pour parvenir à ses fins, elle cherche à s’approcher au plus près du cœur de l’Etat, jusqu’à devenir la maîtresse éphémère du régent du royaume, Philippe d’Orléans, petit-fils de Louis XIII ! Finalement éconduite, elle devient la maîtresse du cardinal Dubois, précepteur de Philippe d’Orléans et principal ministre de ce dernier. «C’est une femme assurément brillante, et une beauté automnale, car elle sort du couvent au moment où les autres ont fini leur séduction», explique Daniel Bernard. Avec mesdames de Sabran, de Parabère et de Salais, elle compte parmi «les grandes maîtresses de la Régence». Parallèlement, elle mène une carrière de haut vol dans les affaires, créant une société vouée à la spéculation sur les actions. Sur les conseils de l’économiste écossais John Law, qu’elle fréquente assidument, elle triple son capital. «La belle et scélérate chanoinesse de Tencin» (tel que l’a décrit Diderot), se sert de cette fortune ainsi que de son salon littéraire pour appuyer la candidature de son frère au poste de cardinal (qu’il finira par obtenir). Comme si elle vivait sa vie par procuration.

 
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