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Dossier Guerre 14-18 – Loin du conflit, et pourtant si proche
Bien qu’éloignée du théâtre des opérations, l’île de Ré fut touchée de plein fouet par la réalité de la Première Guerre mondiale, que ce soit par le nombre de soldats envoyés au front, les privations ou l’arrivée massive de prisonniers allemands à Saint-Martin. Eclairage sur une période peu connue, grâce aux recherches les plus récentes*.
Raconter l’histoire de l’île de Ré entre 1914 et 1918, c’est d’abord s’attaquer à une sorte d’ellipse historique. Comme si la Seconde Guerre mondiale, extrêmement bien documentée, avait «vampirisé» la mémoire du conflit précédent**, qui fut pourtant beaucoup plus meurtrier pour l’île de Ré. Un chiffre résume ce paradoxe : 421 victimes de la guerre 1914-18 sont recensées sur les dix monuments aux morts de l’île de Ré. Soit 3,55% de la population îlienne totale, évaluée à 11 869 habitants lors du recensement de 1911. Ce qui en fait le conflit le plus meurtrier pour l’île de Ré. A titre de comparaison, 68 morts furent comptabilisés lors de la Seconde Guerre mondiale. Pour l’historien rochelais Mickaël Augeron, qui a réalisé ce décompte, «ce chiffre de 421 reste un minimum», car il faudrait y ajouter toutes les victimes «collatérales» dont les noms n’apparaissent pas sur les monuments aux morts : blessés dans les combats, gazés dans les tranchées ou soldats victimes de maladies qui succomberont quelque temps après. Par ailleurs, si l’on rapporte ce chiffre à la population masculine en âge de combattre, un Rétais sur dix aurait donc péri dans le conflit, ce qui représente une véritable saignée dans la pyramide des âges : on peut clairement parler de génération masculine «sacrifiée». Si l’on compare ces chiffres aux données nationales***, on ne constate pas de différences notables : le caractère insulaire n’a ni plus ni moins épargné les locaux, ce qui prouve que tout un territoire national, sans exception, fut mobilisé lors de cette Grande Guerre. D’ailleurs, les poilus rétais, qu’on aurait pu imaginer davantage dans des unités marines, ont été envoyés sur tous les fronts : si la majorité a combattu dans le nord-est de la France, sur le principal théâtre d’opérations, on en retrouve jusqu’en mer Egée, en Afrique du Nord et à Bizerte (Tunisie) dans l’artillerie coloniale. Plus surprenant, certains, très minoritaires, se sont retrouvés dans les commandos de chasseurs alpins ! Ainsi, sur 842 inscrits maritimes sur Ré, environ 300 ont été mobilisés. Mais seuls 117 ont été envoyés dans la marine de guerre, contre 121 dans l’armée de terre…
 
Les femmes prennent le relais
Comme ailleurs, la vie à l’arrière et l’activité économique de l’île, du fait de la mobilisation massive des hommes, s’en trouve profondément affectées. Un chiffre illustre ce manque de main-d’œuvre : dès la première année du conflit, 42% des marins rétais avaient été mobilisés. Et au début de l’année 1917, tous les hommes restant sur l’île avaient plus de 40 ans ! Tous les Rétais de 18 à 40 ans sont donc impliqués dans le conflit… Comme dans les autres campagnes françaises, les femmes prennent alors le relais dans les travaux des champs et l’activité salicole, y compris pour les travaux les plus difficiles. Le travail des enfants dans les champs, déjà assez répandu à cette époque, est fréquent, comme en témoigne cet article publié par un journal local en 1915. «A Loix, malgré l’absence des hommes, les travaux agricoles s’accentuent sensiblement, grâce au redoublement d’activité des femmes et des jeunes gens.»3 Pour la première fois dans l’histoire rétaise, les femmes investissent un lieu exclusivement masculin : les dépôts de sel, où le brassage est très exigeant physiquement. La viticulture, secteur phare de l’économie locale, connaît un manque de main-d’œuvre. Des hectares de vignes sont abandonnées tout au long du conflit, surtout les moins productives, implantées sur les sols les plus sablonneux. Globalement, l’historien Mickael Augeron estime que les récoltes furent divisées par trois ou quatre, sans qu’il soit possible de déterminer la part due au conflit (et au manque de bras) et celle liée aux aléas climatiques. Pour relativiser ces chiffres, on peut dire que la Première Guerre mondiale n’a fait qu’accélérer un processus déjà en œuvre depuis le début du XXe siècle : le déclin des activités primaires locales. Maladies cryptogamiques de la vigne, baisse du cours du sel du fait du développement des chemins de fer, mauvaises récoltes à cause d’évènements climatiques… Ainsi, le sel, qui se négociait environ 350 francs la tonne dans la première moitié du XIXe siècle, ne valait plus que 7 francs à la veille du conflit.
Paradoxalement, la Grande Guerre, en raison de la baisse de production et de la raréfaction de certains produits, a permis de stabiliser les prix, voire de les faire grimper comme pour le vin. «Les cours ont augmenté, et il est clair que certains ont gagné de l’argent pendant la guerre, explique Mickaël Augeron. Mais ils auraient pu en gagner encore plus s’il n’y avait pas eu dans le même temps une flambée des produits phytosanitaires utilisés dans le traitement de la vigne.» En outre, tous les prix de la vie quotidienne augmentent. Et souvent plus qu’ailleurs, en raison de l’isolement de l’île et de sa dépendance vis-à-vis de certains produits, qu’elle importe du continent. Le pain est rationné dès 1915-16 et une pénurie de produits de première nécessité comme le sucre se fait sentir lors de l’année 1917. Le prix du charbon double en un an et demi. L’orge passe de 18 francs les 60 kilos en février 1916 à 25 francs à la fin de l’année. Les 100 kilos de farine fluctuent de 45 francs début 1917 à près de 100 francs un an plus tard ! Quant aux pommes de terre, leur prix passe de 10 à 15 francs. Des prix qui resteront élevés pendant quatre ou cinq ans après le conflit, en raison des pénuries, avant de retrouver un cours «normal». Il faut économiser sur tout et un abonné sur cinq suspend sa ligne téléphonique.

* Enseignant-chercheur à l’université de La Rochelle, Mickaël Augeron nous a ouvert le résultat de ses dernières recherches, qu’il a effectuées dans le cadre d’un ouvrage de référence sur l’Histoire de l’île de Ré qui sortira au mois de juin prochain, en collaboration avec le Maritais Jacques Boucard.

** Archives très dispersées, bibliographie quasi muette : l’histoire de l’île de Ré pendant la Première Guerre mondiale reste à écrire. Outre le chapitre réalisé par Mickaël Augeron sur la guerre 14-18 dans le cadre de l’ouvrage collectif sur l’Histoire de l’île de Ré, André Diedrich consacrera dans les prochains mois un livre sur le sujet, basé sur des écrits et des cartes postales.
 
*** Le Soldat Rétais

Document : collection privée André Diedrich

Suite dans le n° 56, vendu en kiosque sur l'île


 
 
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