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Saint-Martin - Le monument aux morts… allemand
Les commémorations du 11 novembre sont l’occasion de rendre hommage à ces 1 400 000 Français qui ont donné leur vie pour la nation lors de la guerre 1914 -1918. Dans chaque commune, on se rassemble autour des monuments aux morts dressés en mémoire des morts pour la patrie. A Saint-Martin-de-Ré, il existe deux monuments aux morts : un pour honorer les Martinais morts pour la France et un autre, plus confidentiel, commémorant la mémoire des prisonniers allemands morts dans la commune pendant leur captivité. Par Christophe Bertaud

Après la première guerre mondiale, entre 1919 et 1924, la construction de monuments aux morts se généralise dans toutes les communes de France. Ils témoignent du traumatisme, du sacrifice et de l’effort de tout un pays. A tel point qu’aujourd’hui, le clocher de l’église et le monument aux morts restent les deux symboles forts d’une commune.
A Saint-Martin-de-Ré, on évoque l’érection d’un monument aux morts bien avant la fin des conflits mais celui-ci a la particularité de concerner des prisonniers allemands. En effet, le maire, Gustave Bouthillier, est saisi, en janvier 1918, par le commandant du dépôt des prisonniers de guerre de Saint-Martin-de-Ré d’une demande de ces prisonniers «tendant à obtenir l’autorisation d’ériger dans le cimetière un monument commémoratif aux militaires allemands morts» dans la commune. Pendant la guerre, de nombreux prisonniers allemands sont arrivés à La Pallice où un camp avait été dressé pour les accueillir. Ils sont 1 000 en juin 1915 et plus de 2 000 en 1916 jusqu’à la fin des hostilités. De nombreux prisonniers allemands arrivent blessés et sont alors orientés vers le dépôt de Saint-Martin-de-Ré pour y être soignés. Les valides sont eux employés aux opérations de mise à quai des marchandises au port de La Rochelle-Pallice.
Cette demande en pleine période de guerre est plus qu’inhabituelle pour le premier magistrat. Il s’adresse alors au préfet pour obtenir «des renseignements sur l’accueil fait en Allemagne à des demandes de ce genre provenant des prisonniers de guerre français» et pour savoir ce qui a été fait dans d’autres localités françaises «où des décès semblables sont survenus». Il désire par l’occasion connaître le sentiment personnel du préfet sur la question. Une telle requête embarrasse le préfet et les autorités militaires qui ne se positionnent pas. En août, le maire doit réitèrer ses questions devant le projet des prisonniers allemands qui se précise. Quelle que soit la décision du préfet, le maire déclare que «dans tous les cas, le monument funéraire devrait affecter des proportions modestes. Si les prisonniers allemands voulaient donner suite à leur projet d’ériger une colonne de 4 mètres de hauteur dominant les autres monuments du cimetière, je m’y opposerais de tout mon pouvoir.»
En pleine guerre, un monument allemand pouvant devenir le point culminant du cimetière et qui domine les tombes françaises est une chose impensable et qui de surcroît serait indéfendable vis-à-vis de la population. Mais, la signature de l’armistice et le retour des premiers soldats mettent la question du monument allemand entre parenthèses tandis que le projet d’un monument aux morts français, lui, commence.

62 allemands inhumés

L’affaire reprend en mars 1920. Le maire signale de nouveau au préfet que le pasteur de Saint-Martin-de-Ré, le pasteur Calas, a reçu «avant le départ des prisonniers de guerre allemands, de l’un de ces derniers, également pasteur protestant, une somme de 800 francs pour l’érection dans le cimetière d’un monument à la mémoire des prisonniers qui y sont inhumés au nombre de 62». Le maire souhaite également savoir quelle attitude adopter au terme des cinq ans exigé par le règlement du cimetière communal concernant les inhumations, «comme les prisonniers allemands n’ont pas une sépulture commune mais que plusieurs d’entre eux ont été dans les premiers jours inhumés à leur rang au fur et à mesure de leurs décès».
Le problème circule de ministère en ministère. Le préfet transmet au ministre des Affaires étrangères qui lui-même envoie au ministre de la Guerre puis au ministre des Pensions (service des Sépultures). Le préfet de Charente-Inférieure reçoit finalement une réponse le 23 juin 1920 en provenance du ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance précisant que «les articles 225 et 226 du Traité de Versailles ne permettent pas à M. le maire de Saint-Martin-de-Ré d’appliquer aux carrés dans lesquels les militaires ennemis ont été inhumés la réglementation habituellement en vigueur». Le fameux Traité de Versailles, qui est signé le 28 juin 1919, met un terme à la guerre 14-18 en imposant des sanctions à l’encontre de l’Allemagne. Ce traité long de 440 articles comporte entre autres deux articles qui doivent régler la question sur les sépultures. Les gouvernements alliés et associés s’engagent «d’identifier, enregistrer, entretenir ou élever des monuments convenables sur lesdites sépultures» (article 225) et que «les sépultures des prisonniers de guerre et internés civils, ressortissants des différents Etats belligérants, décédés en captivité, seront convenablement entretenues» (article 226).

Ne pas blesser les sentiments français

«La question relative à l’érection d’un monument en souvenir des prisonniers allemands inhumés dans le cimetière de Saint-Martin-de-Ré me paraît avoir été résolue», écrit le préfet au ministre de l’Intérieur le 9 octobre 1920. Reste encore le problème du terrain. Le nouveau maire de la commune, Roger Martineau, s’interroge sur la concession du terrain en mai 1921. «Ce monument devrait être élevé, ont dit les prisonniers de guerre, sur un terrain concédé gratuitement par la commune ainsi que cela se pratique en Allemagne en vertu de conventions de réciprocité entre les deux pays.» Il souhaite savoir «s’il est exact que les Français inhumés en Allemagne reposent dans des terrains concédés à titre gratuit par les communes». Cette question fait l’objet d’une conférence entre les Alliés et les Allemands à la charge de la commune.
En octobre 1921, le ministre de l’Intérieur conclut qu’il appartient au maire de délivrer l’autorisation nécessaire pour élever un monument funéraire dans le cimetière à la mémoire des prisonniers allemands qui y sont inhumés. Cependant, la lettre contient une dernière et non moins importante recommandation : «En outre, ce monument devrait être de proportions modestes et ne présenter ni inscriptions, ni ornements de nature à blesser les sentiments français», précise le ministre.
Dès lors, le conseil municipal approuve le 10 février 1922 le principe de l’érection d’un monument, suivi, le 21 mars, par le conseil d’administration de l’hospice civil de Saint-Martin-de-Ré et la commission administrative du bureau de bienfaisance (22 mai 1922) qui font abandon de leur part dans le produit des concessions du cimetière.
Quatre années de demandes, de courriers entre administrations auront été nécessaires pour que le monument funéraire en mémoire des soldats allemands morts en captivité à Saint-Martin-de-Ré voit le jour dans le cimetière. Le monument allemand réalisé est sobre et modeste. Il s’agit d’un bloc de granit d’un mètre de hauteur, d’un mètre cinquante de largeur sur quatre-vingts centimètres reprenant sur ses faces le nom des 69 soldats inhumés.
Comme le souligne Annette Becker, historienne spécialiste des monuments aux morts,
Le 11 novembre est pour certains pays le jour du recueillement et du souvenir de ces millions de morts qui sont tombés lors de la première guerre mondiale. En France, il devient même férié à partir de 1922. Au Royaume-Uni, on se fige pendant deux minutes à la onzième heure, du onzième jour du onzième mois.
Quant aux Allemands, cette date du 11 novembre ne renvoie pas au premier conflit mondial. Le 11/11 à 11h11 commence la saison des Carnavals. C’est le temps des célébrations joyeuses, des réjouissances, de l’amusement et du déguisement. Généralement, l’Allemagne a adopté une politique de l’oubli et de l’effacement vis-à-vis de ses morts ou même de ses anciens combattants contrairement à ce qui se passe en France. Le souvenir du vainqueur contre l’oubli du vaincu.
L’exemple le plus frappant se trouve cette année avec la disparition du dernier combattant de l’armée impériale allemande et du dernier poilu français. Erich Kästner est mort à 107 ans le 1er janvier dernier sans faire une ligne dans les journaux. Le ministre allemand de la Défense à Berlin déclare même qu’il n’y a pas d’intérêt à fournir des éléments d’informations sur l’homme. De l’autre coté du Rhin, «un hommage national à l’ensemble des Français mobilisés durant la première guerre mondiale» est rendu selon les termes du chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, à l’occasion de la disparition du dernier «poilu», Lazare Ponticelli, mort à l’âge de 110 ans le 12 mars dernier.
A Saint-Martin-de-Ré, à quelques centaines de mètres, deux monuments aux morts sont élevés à la mémoire de ces morts, qu’ils soient français ou allemands, morts en pleine jeunesse dans une guerre terrible, une des plus inhumaines dans l’histoire des conflits. En quatre ans de guerre, plus de 9 millions de personnes sont mortes en Europe et le conflit laisse 6 millions d’invalides.

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