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Alfred Dreyfus : lettres d’un innocent (1/2)
Dans chaque numéro du JdP, nous vous proposons le texte d’un auteur, avec l’île de Ré pour toile de fond. Dans ses Lettres d’un innocent, le capitaine Dreyfus, condamné à tort pour haute trahison, livre ses impressions pendant son incarcération à Saint-Martin-de-Ré.
 Ma chérie,
Jeudi soir, vers dix heures, on est venu me réveiller pour m’emmener ici, où je suis seulement arrivé hier soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage pour ne pas t’arracher le cœur ; sache seulement que j’ai entendu les cris légitimes d’un peuple vaillant et généreux contre celui qu’il croit un traître, c’est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j’ai un cœur.
Ah ! quel sacrifice vous ai-je fait en vous promettant le soir de ma condamnation de ne pas me tuer ! Quel sacrifice fais-je au nom que portent mes pauvres chers petits, pour supporter tout ce que je subis ! S’il y a une justice divine, il faut espérer que je serai récompensé de cette longue et effroyable torture, de ce martyre de toutes les minutes et de tous les instants. L’autre jour, ton père me disait qu’il eût préféré être mort, et moi donc !… Je préférerais cent mille fois être mort. Mais ce droit, nous ne l’avons ni les uns ni les autres ; plus je souffre et plus cela doit activer votre courage et votre résolution pour trouver la vérité. Cherchez donc, sans trêve ni repos, en proportion de toutes les souffrances que je m’impose. Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que lui seul peut accorder : 1° Le droit d’écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et sœurs ; 2° Le droit d’écrire et de travailler dans ma cellule. Actuellement je n’ai ni papier, ni plume, ni encre. On me remet seulement la feuille de papier sur laquelle je t’écris, puis on me retire plume et encre ; 3° La permission de fumer.
Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toute ta santé pour nos chers enfants d’abord, pour le but que tu poursuis ensuite. Quant à mon régime ici, il m’est interdit de t’en parler.
Je te rappelle enfin qu’avant de venir ici, il faut que tu te munisses de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, demander le droit de m’embrasser, etc., etc.
Quand serons-nous réunis, ma chérie ? Je vis dans cet espoir et dans celui bien plus grand de la réhabilitation future, mais que je souffre moralement. Dis à toute la famille qu’il faut travailler sans trêve ni repos, car tout cela est épouvantable et tragique. Écris-moi bien vite. Je t’embrasse comme je t’aime,
Alfred
 
* * *
 
21 janvier 1895
(Mardi, 9 heures du matin)
Comme tu dois souffrir !… Le drame dont nous sommes les victimes est certainement le plus épouvantable de ce siècle. Avoir tout pour soi, bonheur, avenir, intérieur charmant, et puis tout à coup, se voir accusé et condamné pour un crime monstrueux !
Ah ! le monstre qui a jeté ainsi le déshonneur dans une famille aurait mieux fait de me tuer, au moins il n’y aurait que moi qui aurait souffert.
Vois-tu, ce qui me torture, c’est cette pensée du nom infâme qui est accolé à mon nom. Si je n’avais à supporter que des souffrances physiques, ce ne serait rien, les souffrances supportées pour une noble cause vous grandissent ; mais souffrir parce que je suis condamné pour un crime infâme, ah ! non, vois-tu, c’est de trop, même pour une énergie comme la mienne.
Ah pourquoi ne suis-je pas mort, je n’ai même pas le droit de déserter de mon plein gré la vie ; ce serait une lâcheté, je n’aurai le droit de mourir, de chercher l’oubli que lorsque j’aurai mon honneur.
L’autre jour, quand on m’insultait à La Rochelle, j’aurais voulu m’échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine découverte à ceux pour lesquels j’étais un juste objet d’indignation et leur dire : «Ne m’insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au moins alors, sous l’âpre morsure des souffrances physiques, quand j’aurais encore crié : «Vive la France !» peut-être qu’alors eût-on cru à mon innocence !
Enfin, qu’est-ce que je demande nuit et jour ? Justice, justice ! Sommes-nous au xixe siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en arrière ? Est-il possible que l’innocence soit méconnue dans un siècle de lumière et de vérité ? Qu’on cherche, je ne demande aucune grâce, mais je demande la justice qu’on doit à tout être humain. Qu’on poursuive les recherches ; que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation les utilisent dans ce but, c’est pour eux un devoir sacré d’humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire.
Ô Dieu ! qui me rendra mon honneur qu’on m’a volé, qu’on m’a dérobé ?
Ah ! quel sombre drame, ma pauvre chérie ! Il est certain qu’il dépasse, comme tu le dis si bien, tout ce qu’on peut imaginer.
Je n’ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts. Le premier, quand on m’apporte cette feuille de papier afin de pouvoir t’écrire ; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le second, quand on m’apporte ta lettre journalière. Le reste du temps, je suis en tête à tête avec mon cerveau, et Dieu sait si mes réflexions sont tristes et sombres.
Quand cet horrible drame finira-t-il ? Quand aura-t-on enfin découvert la vérité ? Ah, ma fortune tout entière à celui qui sera assez habile et adroit pour déchiffrer cette lugubre énigme !
Donne-moi des nouvelles de tous les nôtres.
Embrasse tout le monde de ma part.
Je n’ose te parler de nos bons chéris. Quand je regarde leurs photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots me montent du cœur aux lèvres. Quand on souffre pour quelque chose ou pour quelqu’un, c’est compréhensible… Mais pourquoi, et surtout pour qui cet odieux martyre ?
Je te serre sur mon cœur,
Alfred
Ne viens pas avant d’être complètement rétablie et en excellente santé. Nos enfants ont besoin de toi.

Retrouvez la suite de ce dossier dans le n° 66, vendu en kiosque sur lîle.
 
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